Audrey Boissery : « Le parcours d’une victime est très difficile, il faut beaucoup de force »

ABOISSERY

Audrey Boissery est psychologue au service de Prévention et de promotion de la santé de la DPASS et plus spécialement au PEPS, le point d’entretien psychologique. Elle est également présidente du Collège des Psychologues de Nouvelle-Calédonie (CPNC). À ce titre, elle a animé une conférence sur le harcèlement scolaire à l’Université de la Nouvelle-Calédonie dernièrement. 


Qu’est-ce que l’on entend par harcèlement scolaire ? 

Audrey Boissery : C’est le fait d’avoir des actions malveillantes envers quelqu’un dans le cadre scolaire et de manière répétée. Ça peut être des menaces psychologiques ou physiques, mais le fait qu’elles soient répétées dans le temps par une ou plusieurs personnes constitue le harcèlement scolaire.

A-t-on des chiffres, des statistiques, sur le harcèlement scolaire ? Est-ce un phénomène répandu en Nouvelle-Calédonie ? 

A. B. : Il n’existe pas de chiffres en Nouvelle-Calédonie. Il faut préciser que ce n’est qu’assez récemment que le harcèlement a été reconnu comme un délit et puni par la loi. En revanche, même si cela existait avant, ça commence à être de plus en plus visible parce qu’il y a de plus en plus de poursuites judiciaires. Je pense qu’en effet ce phénomène est répandu en Nouvelle-Calédonie, dans le sens qu’il est désormais plus visible qu’auparavant. Les enfants victimes parlent davantage et beaucoup d’efforts ont été fourni en matière de formation et de sensibilisation des maitres et des enseignants, les enfants sont ainsi mieux préparés lorsque le problème se pose. Au primaire comme au secondaire, il y a des médiateurs et des actions sont mises en place pour favoriser la communication entre les jeunes. Bien sûr, il y a des choses à améliorer, mais la communication est facilitée par ces deux éléments et les actions de prévention qui sont menées. Le cyberharcèlement a fait exploser le nombre de cas. Les services spécialisés de police et de gendarmerie dans la prévention du harcèlement l’ont fortement constaté. Les jeunes n’ont pas conscience des dangers des réseaux sociaux, il faut donc mener des actions de prévention. Personne ne sait par exemple qu’il est interdit à un enfant de moins de 13 ans de disposer d’un compte Facebook !

Le harcèlement est-il présent dans le primaire comme dans le secondaire ? 

 A. B. : Il y a des tendances qui montrent que cela se passe plutôt au moment de la préadolescence et de l’adolescence, donc du collège et du lycée. Mais cela peut aussi se produire avant en primaire, ce sont des cas isolés en rapport avec des problématiques personnelles graves chez les auteurs. Cela touche autant les garçons que les filles, ce qui va différer, c’est la méthode. Clairement, les filles ne harcèlent pas de la même manière que les garçons. Ces derniers usent plutôt de menaces physiques et verbales, tandis que les filles usent davantage du harcèlement psychologique et passent plus souvent que les garçons, par le cyberharcèlement.

Comment se manifeste-t-il ? Frappe-t-il un type d’élèves en particulier ou cela peut-il toucher n’importe qui ?

A. B.: Il n’y a pas de victime toute trouvée ! On est tous égaux face au harcèlement. C’est pernicieux, car un élève fragile peut parfois être plus protégé que les autres et ne sera peut-être pas choisi comme cible. Ça peut toucher vraiment n’importe qui.

Qui sont les harceleurs ? Quelles sont leurs motivations ? 

A. B. : Il n’y a pas non plus de profil type du harceleur. Cela a surtout à voir avec les problématiques internes. Vous savez, ça peut être aussi des adultes qui harcèlent des enfants et vice versa. Les motivations sont multiples. Dans le cas général du harcèlement scolaire, il faut se rappeler que l’adolescence est une période complexe dans laquelle la confiance en soi et la construction de la personnalité se font en même temps et il y a un rapport très fort avec notre relationnel aux autres. Les amis sont essentiels à l’adolescence, ils viennent conforter ou non nos comportements et notre estime de nous-mêmes. Si je fais des choses et que mes amis disent que c’est bien, ça me conforte dans mon estime de moi. Mais s’ils expriment des critiques, d’abord j’arrête ce comportement et ensuite ça attaque l’estime que j’ai de moi, donc ça ne va pas. Toutes les actions qui me valorisent, je vais les faire. Donc certains jeunes peuvent entrer dans un schéma où, harceler les autres leur donnent un statut qui conforte leur estime en paraissant plus forts, une position qu’ils ne peuvent pas avoir autrement et qui leur permet de se construire. Ce système va perdurer, car il leur permet de se sentir mieux. Le fait d’écraser les autres me permet de ne pas me sentir écrasé. Je ne vaux pas rien, je vaux quelque chose, je vaux par mes actes donc je pose mes actes.

Quand on est parent, comment voir que son enfant est harcelé à l’école, y a-t-il des signes, des symptômes ? 

A. B. : Les signes sont les mêmes que ceux des troubles psychologiques comme l’anxiété ou la dépression. On peut le déceler à partir du moment où les gens changent de comportement. Un enfant ou un adolescent qui d’ordinaire est enjoué et qui se met à être plus renfermé, à se mettre en retrait et à vouloir moins communiquer, réclame qu’on soit vigilant et qu’on le questionne pour savoir s’il va bien et ce qui se passe. Mais pour le faire, il faut au départ avoir une communication facilitée avec son enfant. La communication avec son enfant est essentielle. Tout type de changement de comportement, et qui perdure dans le temps, doit alerter. Les notes scolaires aussi sont un signe, quand elles baissent montrent aussi un changement, elles montrent qu’il y a quelque chose qui ne va pas et qui mérite d’être discuté. Le harcèlement, ce n’est pas simplement le méchant et le gentil, c’est bien plus complexe que ça. Celui qui se construit en exprimant le besoin de harceler les autres, montre qu’il y a une problématique quelque part. Moi, en tant que psychologue, j’estime que le harceleur est aussi quelqu’un qui souffre. S’il se construit de cette manière-là, c’est qu’il ne peut pas le faire autrement, ou en tous les cas qu’il ne voit pas comment le faire autrement. Et il mérite lui aussi d’être aidé et accompagné. C’est nécessaire pour faire changer les choses, il faut faire de la prévention pour tout le monde, les victimes comme les auteurs.

Que peuvent et que doivent faire les parents ? 

A. B. : Il faut parler. Si on a une bonne relation avec son enfant et qu’on peut lui apporter beaucoup de réconfort par notre présence et de la communication, ça peut se résoudre sans l’aide d’un professionnel. Si ce n’est pas le cas et qu’au bout de plusieurs mois, l’enfant continue à être dans ce mal-être, on peut aller voir un professionnel pour rétablir les choses. Le plus rapidement est le mieux. Cela permet d’éviter la mise en place d’un traumatisme.

Quel est votre rôle ? 

A. B. : On fait des actions de prévention à la demande d’organismes ou d’établissements scolaires. Non pas trop pour lutter contre la violence, mais pour générer de l’empathie et de la bienveillance. Plutôt que de dire qu’il ne faut pas être violent, il vaut mieux apprendre à être bienveillant, parce que ça s’apprend.

Quelles peuvent être les conséquences du harcèlement ? 

A. B. : Elles peuvent être importantes. Cela peut être des troubles de l’humeur, provoquer des anxiétés et de la dépression. Et cela peut conduire jusqu’au suicide. Une personne harcelée peut se sentir acculée, elle peut penser que la mort serait la seule solution. Et c’est parce qu’on n’a pas réussi à détecter, à communiquer et à mettre en confiance pour que la personne puisse s’ouvrir que ce type de drame peut arriver.

Comment se relève-t-on d’avoir été harcelé ? 

A. B. : Un travail psychologique n’est jamais facile, mais il peut se faire. À partir du moment où la personne a passé la porte, elle a fait 90 % du chemin. Le parcours d’une victime est très difficile, il faut beaucoup de force, mais elle peut avoir beaucoup de soutien. Il faut donc y croire et s’accrocher. Il faut être accompagné par des gens qui ne cachent pas que le processus va être long.


Collège des Psychologues de Nouvelle-Calédonie (CPNC) : 77.41.46

SOS Écoute : 05.30.30 (Numéro gratuit)